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Le retour à l’Étalon-Or, une bonne idée ?

Au regard de l’histoire de la fin de l’étalon or en 1971, que pouvons-nous attendre des projets d’une monnaie adossé à des matières première par les BRICS.

Publié le 29/10/2023
Mis à jour le 27/02/2024
En bref

Les aléas entre l’étalon-or et les monnaies fiats ont été nombreux. La tendance à quitter la contrainte qu’impose l’or est bien trop tentante. Les BRICS se questionnent aujourd’hui sur le sujet, mais ne risquent-ils pas de faire subir à leur projet de monnaie le même sort que toutes les autres ? Bitcoin ne serait-il pas la solution ?

Depuis plusieurs mois, les pays des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) évoquent leur souhait de sortir progressivement du dollar au profit d’une nouvelle monnaie d’échange adossée à l’or et/ou à un panier de matières premières. Les achats importants d’or entrepris par la Chine et la Russie depuis plusieurs années semblent aller dans ce sens et laissent présager un retour progressif vers des devises adossées à des biens tangibles. Dans ce contexte, que signifierait un retour à l’étalon-or ? Est-ce possible, voire souhaitable ?

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Dirigeant des BRICS

Mais déjà, qu’est ce que l’étalon-or ? L’étalon-or est un système monétaire dans lequel la valeur nominale d’une devise équivaut à un poids d’or fixe. Dans ce système, la monnaie et son équivalent or sont, en théorie, interchangeables à tout moment. C’est la parité, élément essentiel sur lequel repose le système dans son entièreté. En système étalon-or, la quantité de monnaie étant par nature limitée, le gouvernement ne peut avoir recours à la planche à billet et à des politiques inflationnistes pour se financer. Il doit donc nécessairement passer par des hausses d’impôts pour ses projets et alors s’assurer du consentement préalable de sa population. 

La quantité de monnaie étant indépendante de la politique des gouvernants, l’action de ces derniers s’en trouve inévitablement limitée. Avantage pour certains, comme Ludwig von Mises pour qui ce système présentait des “vertus proprement formidables” permettant d’assainir la vie politique d’un pays en limitant la  “prodigalité” des gouvernants. Inconvénient pour les autres, keynésiens en tête, voyant dans l’étalon-or le règne de l’épargne figée et conservatrice, détournant le capital de là où il est le plus utile : les investissements.

La dernière monnaie de réserve adossée à l’or fut le dollar jusqu’en 1971, date de la fin de la convertibilité du dollar en or décidée par Nixon. Depuis cette date, le monde vit à l’heure des monnaies fiat modernes. Fiat, latin pour “qu’il en soit ainsi”, désigne l’ensemble des monnaies émises à l’heure actuelle qui ne sont pas adossées à un ou à des biens tangibles comme l’or ou l’argent. Elles n’ont, pour ainsi dire, que la valeur physique du papier sur lequel elles sont imprimées. Ces monnaies sont “adossées” à une confiance, à une promesse, voire un pari directionnel sur l’avenir de la puissance économique et militaire d’un pays. Pour le dollar par exemple, il est accoutumé de dire que celui-ci est adossé à la puissance militaro-industrielle de l’Amérique et, jusqu’à récemment, au pétrodollar.

1971, fin de la lente agonie de l’étalon-or.

Si 1971 est le chant du cygne de l’étalon-or, cette “relique barbare comme disait Keynes, a été mise à rude épreuve depuis plusieurs décennies déjà. Il y a plus d’un siècle, le déclenchement de la première guerre mondiale a vu plusieurs belligérants, comme l’Angleterre, l’Allemagne et la France, mettre fin temporairement à l’étalon-or afin de financer massivement, via des politiques inflationnistes, la Guerre Totale. Le résultat fut désastreux à plus d’un titre.

Pour l’Allemagne, le cycle inflationniste entamé en 1914 se terminera neuf ans plus tard, en août 1923, avec l’effondrement du système monétaire allemand. Les sanctions financières lourdes du Traité de Versailles, devant être payées en marks-or, empêchent toute tentative du pays de revenir à l’étalon-or une fois le conflit terminé. Pour la Grande-Bretagne, le choix fut fait de revenir après-guerre à la convertibilité de la Livre Sterling en or.

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Pyramide de monnaie avec le Mark en Allemagne

Malheureusement, ce choix causa un relèvement soudain de la valeur internationale de la monnaie. Pour un pays industriel, dépendant fortement de l’exportation de ses produits finis, le résultat fut une baisse drastique de son commerce extérieur. En revenant à l’étalon-or, la Grande-Bretagne “s’était, par les prix, exclue elle-même des marchés mondiaux” comme le nota Ludwig von Mises. Les conséquences furent néfastes : chômage, conflits entre syndicats et gouvernement… Suite à la crise de 1929, le Royaume-Uni décide de mettre fin à la parité de la livre avec l’or en 1931. Dans les années suivantes, plusieurs pays suivent l’exemple britannique et abandonnent tour à tour l’étalon or afin de financer d’importantes politiques interventionnistes. La France sera l’un des derniers à le faire, en 1937. 

Parmi ces épisodes mouvementés des années 1930, l’un d’entre eux a particulièrement marqué les esprits : l’Executive order 6102. En 1933, l’administration américaine, sous la présidence de Franklin D. Roosevelt, décide d’interdire aux américains de posséder de l’or. Ces derniers doivent alors, sous peine d’amendes et d’emprisonnement, vendre leur or au gouvernement fédéral. 

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Les américains ayant stocké leur or à la banque n’ont pas le choix, les autres acceptent en partie le rachat. Le gouvernement rachète ainsi l’or de ses citoyens à 20,67$ l’once (28gr). Une fois l’opération terminée, l’once d’or est réévaluée à 35 dollars l’once un an plus tard avec le Gold Reserve Act de 1934, soit une hausse de 75%. Cette saisie avait pour but premier de permettre à la banque centrale (FED) d’imprimer de la monnaie supplémentaire alors que le pays était en pleine récession et que la FED avait atteint sa capacité de crédit admissible. La réévaluation de l’once à 35 dollars à quant à elle permit de dévaluer la monnaie drastiquement dans le but de relancer une politique de dépense budgétaire. Deux mesures permettant aux États-Unis d’éviter le défaut, au prix des droits de propriété de ses citoyens et d’une opération alors inédite dans une démocratie libérale.

Durant les années 1960, en pleine guerre du Vietnam, les États-Unis mettent en place une politique inflationniste afin de financer le secteur militaro-industriel. Cette augmentation de la masse monétaire provoque de vives critiques dans le pays et à l’étranger quant à la valeur même du dollar. À l’époque, la devise est adossée à l’or suivant le taux fixe dollar-or fixé en 1944, lors des accords de Bretton-Woods ($35/once d’or, soit $1/1.25gr d’or). On redoute que le pays n’ait pas assez d’or en réserve pour gager les nouveaux dollars en circulation. Nixon se veut rassurant, les français n’y croient pas. De Gaulle annonce en 1965 son souhait de réduire les réserves en dollar détenues par la France au profit de leur équivalent en or, présageant que les impressions monétaires américaines allaient rompre la parité dollar-or fixée en 1944.

Les craintes se répandent bientôt à l’Allemagne de l’Ouest, qui quitte les accords de Bretton-Woods. La France est suivie par la Suisse, qui décide également d’échanger ses dollars en or tant que la parité est encore officiellement maintenue. Devant le fait accompli, plus le choix. Le 15 août 1971, l’administration Nixon décide la fin de la convertibilité du dollar en or à taux fixe. L’étalon-or vit ses dernières heures. Il disparaîtra finalement en 1992, date à laquelle la Suisse adhère au FMI et se voit obligée d’abandonner l’adossement du Franc suisse à l’or.

Transportabilité, authenticité et Sécurisation : vers l’inévitable centralisation des réserves d’or

L’histoire tumultueuse de l’étalon-or à l’heure des rumeurs d’un éventuel retour, celui-ci sous l’égide des BRICS, nous pousse à nous questionner si l’or est, oui ou non, le meilleur actif sur lequel adosser une future devise internationale. Plusieurs problématiques de base, liées avant tout à ses propriétés physiques, jouent en sa défaveur.

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Si l’or conserve bien sa valeur dans le temps, c’est aussi un actif difficilement transportable et qui circule mal dans une économie. C’est ici l’un des principaux arguments contre le retour de l’étalon-or dans un monde de plus en plus digitalisé. Ce problème n’est pas nouveau, il est identifié dès le Moyen Âge. Une solution y est apportée à cette époque avec l’apparition du papier monnaie, sous forme de certificats ou de récépissés de dépôt, fournissant d’une banque à l’autre la preuve de propriété d’or par un tiers.

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Certificat de dépôt d'or

Cette solution met cependant en avant une réalité insurmontable : Pour être un intermédiaire d’échange efficace dans une économie, et ainsi rassembler toutes les qualités aristotéliciennes d’une monnaie, l’or doit nécessairement basculer vers un système utilisant de la monnaie papier. Cette évolution forcée est indispensable pour résoudre les problématiques de divisibilité et de liquidité requises pour les petits achats et résoudre le casse-tête logistique des grands transferts de propriété. Imaginez tout simplement payer un café en poudre d’or, une maison avec des lingots, léguer votre épargne en or à un tiers vivant à l’étranger…

La monnaie papier apporte un début de réponse à un autre problème propre à l’or : la vérification de son authenticité. En 2010, deux ans seulement après la crise financière, le marché aurifère mondial fait face à un scandale qui secoue la confiance des nouveaux investisseurs dans l’or : celui de la découverte de lingots de tungstène (un métal commun) plaqués or en provenance d’une banque anonyme et fondus par la fonderie allemande W.C.Heraeus Foundry. La fonderie suisse Metalor fait une découverte similaire en 2012 sur un lingot d’un kilo. Ces lingots de tungstène présentaient la même densité, la même masse, le même diamètre et la même épaisseur de tranche que les lingots classiques. Leur estampillage, prouvant à la fois leur authenticité et pureté, étaient également les bons. L’illusion était presque parfaite tant que personne ne vérifiait leur contenu ou expertisait sérieusement, via des tests de conductivité et de magnétisme, leur authenticité. 

L’histoire de ces lingots, passés inaperçus sur un marché aurifère mondial pourtant très contrôlé, a suscité une profonde méfiance. Cette histoire souligne à elle seule une limite de l’or liée à sa physicalité, comment vérifier l’authenticité de son or à titre individuel ? La solution choisie au fil des années demeure celle d’un contrôle par des experts et la centralisation progressive des réserves d’or, dont l’authenticité est “vérifiée et garantie”, dans les coffres des banques.

Dernière limite de l’or liée à ses propriétés physiques est sa sécurisation et la propriété en propre de l’actif. Si l’or ne peut être utilisé comme intermédiaire d’échange entre individus, il convient alors de trouver des solutions pour stocker les réserves aurifères qui seront utilisées pour gager le papier monnaie en circulation.

Si un particulier souhaite assurer lui-même la garde de son or, faire de la self-custody en somme, il devra inévitablement investir d’importantes sommes en ce sens. Cela peut impliquer l’achat d’un coffre-fort, l’installation d’un système de surveillance, l’emploi de gardiens… Onéreux, encombrant et compliqué à mettre en place, un détenteur d’or choisira plus volontiers de déléguer la gestion à un tiers, comme à une banque, qui s’assurera de la sécurisation de l’or moyennant des frais de garde. Ce choix est celui qui a traditionnellement été fait par les particuliers, les institutions et les États. En déléguant la sécurisation, le propriétaire délègue également sa propriété. Finalement, en est-on véritablement propriétaire de son or si nous ne pouvons pas en profiter à tout moment ?

Actif physique et Centralisation : l’impossible Confiance

Cette contrainte de la sécurité mène inévitablement à un nouveau problème (décidément), celui de la centralisation des réserves d’or. En effet, une banque dans laquelle est stocké l’or des particuliers peut plus facilement se faire saisir cet or si un gouvernement interdit à sa population d’en posséder. Comme ce fut le cas aux États-Unis, en 1933, avec l’Executive Order 6102. Outre le risque d’une confiscation politique de l’or, la banque elle-même peut présenter un risque.

 Le système bancaire de réserve fractionnaire, qui consiste à conserver un pourcentage des dépôts d’un client et prêter le reste à un autre client afin de générer des profits sur les intérêts de cet emprunt, est certainement le risque le plus significatif. Le stock d’or détenu en banque est alors en danger en cas de bank run des particuliers souhaitant récupérer, à juste titre, leur or qu’il ne possède tout simplement plus dans leur coffre. Ce problème peut être contourné en choisissant de préférence une banque non-commerciale conservant 100% des dépôts de ses clients, ayant en d’autres termes une “réserve complète”, mais cela ne résout pas le problème de la centralisation.

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Bank run sous John Law en France - 1720

Le destin de l’or est donc d’être centralisé. On estime aujourd’hui les réserves mondiales à 190.000 tonnes. Les institutions et les banques centrales en détiennent environ 35.000 tonnes, soit moins de 20%. Beaucoup d’états détiennent leur or dans leur banque centrale ou dans d’autres pays. C’est le cas de l’Allemagne qui détenait une partie de ses réserves en France et aux États-Unis. Choix motivé par les risques et coûts liés au transfert de l’or acheté initialement dans ces pays lors de la Guerre Froide. Quand, malgré tout, le gouvernement allemand décida en 2012 de rapatrier son or détenu à l’étranger, il eut la mauvaise surprise de se voir refuser sa requête par la Réserve fédérale américaine (FED). Beaucoup en sont venus à s’interroger sur l’utilisation de cet or par la FED et si celle-ci détenait encore réellement l’or qui lui a été confié par d’autres pays. La FED refuse en 2014 aux allemands que ses stocks soient vérifiés, il en sera de même pour toute demande d’experts indépendants ou même par les pays propriétaires d’or depuis. Si le retour de l’or allemand détenu en France se termine en 2017, le retour de l’or détenu par la FED n’a été que partiel, 300 tonnes sur les 1500 tonnes entreposées à New-York.

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Cette mésaventure allemande est un bon exemple de la problématique liée à la centralisation de l’or, que l’on soit un particulier ou un état ayant stocké son or dans une banque commerciale ou dans une banque centrale : L’absence de preuve de réserve vérifiable à tout moment, rend toute confiance impossible.

C’est ce qui avait d’ailleurs en partie motivé l’Allemagne à rapatrier son or. En 2012, la demande d’informations sur les réserves était alors si forte dans le débat politique allemand que « certains se sont demandés si les réserves en Allemagne et à l’étranger étaient réelles » comme en témoigne plus tard Ludwig Thiele alors membre de la Direction de la Deutsche Bundesbank (Banque fédérale allemande). La même année aux Etats-Unis, Ron Paul, alors candidat à la présidentielle, demande à ce que les stocks aurifères de Fort Knox soient vérifiés. Sa requête est rejetée.

Dans le cas d’un retour de l’étalon-or impulsé par les BRICS, nous pouvons nous demander comment ces pays comptent surmonter ces problèmes et ne pas reproduire les erreurs commises par le passé, sous le précédent étalon-or. 

Qui détiendra l’or nécessaire pour adosser la nouvelle devise ? Comment les autres pays vérifieront-ils l’authenticité et la réalité des stocks détenus ? Les BRICS céderont-ils à la tentation d’émettre plus d’unités monétaires papier qu’il n’y a d’or en réserve ? Qu’en sera-t-il de la confiance des autres pays souhaitant commercer dans cette monnaie, après la fin désastreuse du précédent étalon-or ?

Le retour à un étalon-or ne semble donc pas être une solution miracle aux problèmes actuels que traverse l’économie mondiale. L’intuition de vouloir revenir à une monnaie adossée à un bien tangible est certainement la bonne, l’application envisagée avec le retour de l’étalon-or, n’est pas la meilleure solution.

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Dans un monde de plus en plus digitalisé, une alternative à l’or existe : Bitcoin. Celui-ci permet de corriger les défauts physiques de l’or (transportabilité, liquidité, sécurisation) et offre des solutions aux limites de l’étalon-or (saisie, preuve de réserve, confiance..). L’or est une relique comme disait Keynes, mais elle n’est pas barbare, elle est juste imparfaite.

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Ulrich F.   |  Rédacteur – Historien 

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